Vous ne connaissez pas son nom ? Pourtant, elle demeure encore aujourd’hui une icône dans le monde de la mode. Décédée en 1975, elle ne s’est jamais définie comme féministe. Mais sa vie entière a été un combat pour son indépendance en tant que femme, un engagement pour le bien-être de ses employés et une lutte pour la reconnaissance de son travail.

Née en 1876, elle est placée par son père à l’âge de 12 ans comme apprentie couturière. A 18 ans, elle travaille à Paris, est mariée, mère d’une petite fille. Son existence aurait pu ressembler à celle des milliers d’autres simples couturières parisiennes de la fin du 19ème siècle. Un drame personnel fait basculer son destin : la mort de sa fille. Madeleine décide alors de tout changer, bravant les conventions de son époque : elle quitte mari, travail et patrie. Elle a 22 ans, elle part seule, à Londres. Elle débute comme simple lingère dans un asile d’aliénés, enchaine avec des postes de couturière dans des maisons londoniennes, avant de revenir à Paris en 1901, comme Première d’Atelier chez Callot Sœurs. Elle dira plus tard qu’elle y apprit à fabriquer des Rolls Royce au lieu de Ford.

En 1907, Jacques Doucet, grand couturier parisien, la recrute comme modéliste pour rajeunir ses collections, et l’encourage à réaliser ses propres créations. Au même moment que Paul Poiret, elle libère la femme de son corset et de ses rembourrages (ajoutés pour obtenir une silhouette en S), elle fait défiler les mannequins pied nus à la manière d’Isadora Duncan, elle imagine des modèles révolutionnaires légers et à la ligne épurée. Elle provoque la désapprobation du personnel du couturier, en même temps que l’enthousiasme des clientes artistes. En 1912, elle ouvre alors sa propre maison de couture.

Son succès est phénoménal dans les années 20, et perdure dans les années 30. Sa maison va employer 1200 personnes. Surnommée « la Grande Patronne », elle accorde un soin tout particulier à ses employées : des conditions de travail confortables, une cantine, une crèche, des heures de formation obligatoires en couture comme en mathématique et français, une bibliothèque, trois semaines de congés payés (bien avant 1936), un congé maternité, et même une infirmerie avec médecin et dentiste. Elle invite tout son personnel chaque année pour déguster homard et champagne, organise des arbres de Noel pour leurs enfants, elle qui n’en n’aura pas d’autres. En effet, elle se remarie à 47 ans en 1923, à un jeune russe de 18 ans son cadet, qu’elle aimera toute sa vie. Elle n’acceptera de divorcer qu’à l’âge de 67 ans et continuera d’entretenir sa belle-famille.

Robe Petits Chevaux Madeleine Vionnet 1921
Robe 4 mouchoirs Madeleine Vionnet 1920

Après l’entrée en guerre de la France en 1939, elle ferme définitivement sa maison de couture. Elle prend sa retraite, donne quelques cours de couture, et s’éteint à 99 ans, dans la discrétion qui aura toujours guidé son existence.

Le style de Madeleine Vionnet repose sur la libération du corps, le mouvement, et surtout la maitrise absolue de la coupe. Elle est la première couturière à couper entièrement ses tissus dans le biais, obtenant ainsi élasticité, fluidité et confort. Inspirée par la statuaire de la Grèce antique, elle propose des drapés, et des prouesses techniques dans la construction, comme dans l’ornementation : elle ne veut que la perfection. Madeleine Vionnet va alors penser à se protéger. Elle est à l’origine des droits de copyright pour la haute couture française. Elle engage des actions en justice afin que ses créations soient reconnues comme des œuvres d’art, et non copiées impunément : toutes ses productions étaient numérotées, photographiées, répertoriées et marquées de son empreinte digitale.

Ses œuvres sont désormais dans les plus grands musées du monde, et vous pouvez voir deux de ses robes les plus célèbres dans l’exposition actuelle « 1925-2025 : Cent ans d’Art Déco » au musée des Arts Décoratifs de Paris jusqu’au 26 avril 2026.

« Vionnet », par Lydia Kamitsis

« Madeleine Vionnet, ma mère et moi », par Madeleine Chapsal

« Vionnet », par Jacqueline Demornex