Guillaume Lewkowiez a un Master en Histoire et Anthropologie obtenu à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, et un master en relations internationales obtenu à l’Université Lyon 3.
Il a réalisé un mémoire sur « poils et cheveux en Mésopotamie Antique » : la Mésopotamie est donc l’un de ses pôles de recherche, de même que les enjeux géopolitiques actuels de la région. Il est aujourd’hui professeur d’histoire et de géopolitique.
La Mésopotamie antique correspond à deux pays actuels en grande majorité : l’Irak et la Syrie. Il a choisi comme thématique pour son intervention :

L’histoire antique de la Mésopotamie peut-elle constituer un vecteur identitaire pour les populations d’aujourd’hui ?
Quelle est la perception des populations locales sur leur propre Histoire ?
Aujourd’hui on trouve dans la région, des états plus ou moins légitimes qui se construisent sur beaucoup de populations très différentes. Est-ce que la frontière d’un état, est-ce qu’une population, peuvent réellement former une nation ?
Non, actuellement, on ne peut pas parler de nation pour l’Irak ou pour la Syrie.

La Mésopotamie a été marquée par le règne de grands rois, tels que Sargon II d’Akkad, Darius 1er de Perse, Nabuchodonosor II… Cette région était située entre deux grands fleuves (comme son nom l’indique), le Tigre et Euphrate. Ces fleuves se déversent dans le golfe persique, c’est donc la présence d’une plaine fertile qui a permis le développement de la région. Et c’est ici qu’ont été inventées l’écriture et la notion d’État.

L’écriture cunéiforme apparue autour de 3200 ans avant JC est la première manière d’écrire humaine. Mais nos connaissances vont peut-être changer. En effet, on a découvert en Iran il y a 2 ans, une nouvelle forme d’écriture qui semble plus ancienne encore. Le cunéiforme unit toute la région, il n’y a que cette forme d’écriture, qui a évolué dans le temps vers la simplification. Il est apparu en premier lieu pour la comptabilité, pour le commerce. Il y a une globalité d’écriture mais une multitude de langues sumériennes différentes.
Mésopotamie : ce terme date environ du 1er et 2ème siècle, apparu dans les écrits de Polybe et Strabon. C’est un mot qui a été repris par la suite par les différents envahisseurs ou explorateurs.
La civilisation assyrienne est une découverte du 19ème siècle. La civilisation babylonienne est découverte à la fin du 19ème, début du 20ème siècle, en même temps que la civilisation sumérienne en Irak et la civilisation Hittite en Turquie. Les Français découvrent aussi des civilisations similaires en 1930 car la Syrie est à l’époque un protectorat Français. L’Irak est sous protectorat Anglais, les Français et les Anglais ont donc le monopole de la recherche sur ces civilisations antiques, que l’on va regrouper par facilité sous un seul vocable : la Mésopotamie Antique.
La Mésopotamie est une région carrefour, qui dispose de peu de ressources : le commerce va donc largement se développer. Certes, il y a du pétrole affleurant, mais on se sert de cette matière comme bitume pour isoler les bateaux.
On importe du Lapis Lazuli d’Iran, du bois (du Liban par ex), de la pierre : il n’y en a pas en Mésopotamie : toutes les constructions sont en terre argileuse, en briques de terre crue ou cuite.
C’est donc un carrefour où vont se croiser flux commerciaux et flux culturels.
Aujourd’hui, les ressources sont importantes en pétrole et en gaz. Il y a de multiples pipelines en direction de la méditerranée et du golfe persique, qui sont l’enjeu de manœuvres géopolitiques pour leur contrôle. Et il y a une grande diversité de groupes ethniques et de langues, avec une petite majorité de sunnites.

Histoire de la région :
Tout commence par des Cités-États : de petites zones d’influence dirigées par un roi ou un prêtre roi.
Le premier empire de l’histoire est celui de Sargo d’Akkad autour de 2300 avant Jésus Christ, qui unifie par la force les cités du sud. Il initie une tradition qui domine par la suite. Les empires se succèdent pendant des centaines d’années.
Mais à partir du 4eme siècle, la région est dominée par des étrangers, et cette situation va durer.
En – 539 avant JC : les perses envahissent la région.
En – 330 : domination grecque avec l’arrivée d’Alexandre le Grand, et hellénisation de la région.
En – 147 : domination des parthes (proches des Perses) avec Mithridate 1er
En – 64 : domination romaine
En 224 après Jésus Christ, l’empire Sassanide (Perses) prend la suite.
En 651 : domination arabe
En 762 : fondation de Bagdad, point central de l’empire arabe, qui va devenir une des plus grandes cites du monde.
En 1055 : domination de l’empire turco-perse
En 1258 : arrivée des mongols, qui rasent la ville de Bagdad.
En 1534 : domination de l’empire ottoman (qui allait de l’Anatolie au Caucase)
En 1920 : Après la première guerre mondiale, les empires s’effondrent un peu partout. Par le traité de Sèvre, la France et l’Angleterre découpent l’empire ottoman et s’attribuent Syrie et Irak.
En 1946 : indépendance de la Syrie
En 1958 : indépendance de l’Irak
Première Guerre du golfe en 1990-1991 puis 2ème guerre en 2003-2011
Puis, guerre civile de 2011 à 2024.
Quel est l’héritage mésopotamien ?
- La construction de l’Etat
- Les techniques d’irrigation (bases pour la culture du blé et de l’orge)
- Le développement de l’élevage
- Le développement de l’écriture
- Le développement des premières villes, comme Ourouk
- L’astronomie, les mathématiques, la divination
- On peut dire par ailleurs que c’est la culture mésopotamienne qui a inspiré la Bible.
Livre à découvrir : « la bible dévoilée » d’Israël Finkelstein et Neil Asher Siberman

Ce qu’on peut voir aujourd’hui : des restes de Ziggourats, construites en briques cuites (aux bords) et crues (à l’intérieur).

La stèle des lois : le code d’Hammurabi (1750 avant JC), que l’on peut voir au Louvre, qui glorifie le roi, puis énonce diverses lois. C’est un texte juridique et politique. Il donne le principe de primogéniture pour éviter la dilution des terres, il donne des montants de rémunération, des lois contre la diffamation, des lois pour gérer le mariage…
Cet héritage est-il un facteur d’unité ? Non, c’est une Histoire à laquelle les peuples ne s’identifient pas.
Un premier principe de conservation de la mémoire est d’habiter le patrimoine, le rendre utile : il faut qu’il serve pour ne pas disparaître. Mais l’habiter est aussi le détériorer.
Saddam Hussein
Saddam Hussein (1937-2006) est président de l’Irak de 1979 à 2003. Il arrive au pouvoir au moment d’une recomposition géopolitique. Il met fin à la monarchie, pour une république centralisée et laïque, avec un fort sentiment de nationalisme contre les kurdes et les chiites.
Pour justifier son pouvoir dictatorial, il décide de s’inspirer de l’histoire antique, du roi Sargon, et surtout de Nabuchodonosor II qui a régné 43 ans entre 605 et 542, qui a embellit la ville de Babylone tout en luttant contre les juifs.
Il ordonne de retracer une généalogie entre lui et Nabuchodonosor II.
Saddam Hussein restaure les monuments de son pays dès 1983, alors qu’il est en guerre avec l’Iran. Ce conflit se termine par un statut quo, laissant les deux pays ruinés.
Il reconstruit le site archéologique de Babylone, qu’il agrémente d’inscriptions à sa gloire : ses restaurations ont bien un but idéologique et non scientifique. Il multiplie les petits musées localement pour intéresser la population à l’histoire. Il veut également attirer les touristes. Son objectif est de valoriser le patrimoine tout en se détachant de l’influence islamique : il ne veut pas de la même révolution islamique que son voisin l’Iran. Historiquement parlant, il veut rappeler à tous que les Perses, l’Iran, ont toujours été l’ennemi.

Il met en avant la bataille d’Al Qadisiyya en 636 après JC, qui a vu la défaite des perses. Il entretient la mémoire de Saladin (1138-1193), sultan d’Égypte et de Syrie, qui est né dans la même ville que lui : Tikrīt, oubliant qu’il est d’origine Kurde.
Le site de Babylone refait à neuf va être difficilement reconnu par l’UNESCO. Il faudra attendre 2017 pour qu’il soit inscrit au patrimoine mondial.
En 1990, alors que le pays est en ruines, Saddam Hussein fait construire Saddam Hill : une résidence somptueuse dans le style mésopotamien.
On dispose de peu de photos de ce qui a été reconstruit.
Mais Saddam Hussein est finalement rattrapé par la géopolitique. Même s’il veut baisser l’influence de l’Islam, il a aussi besoin des chefs religieux sunnites et chiites. La population adhère plus à la religion qu’à l’État.
Les différents conflits qui vont suivre sa chute vont être tragiques pour le patrimoine. Il y a une poussée du fait religieux dès 2006. A partir de 2014, l’état islamique va organiser des destructions : mosquées Chiites, églises chrétiennes, Ninive (destruction des remparts et des bibliothèques), Nimrud (restes de l’empire assyrien), Racca (lions assyriens), Palmyre (ruines romaines).
Les sites, les musées sont pillés, les trésors vendus et dispersés pour alimenter les dépenses de guerre (au même titre que le pétrole et les pipelines).
En 2015, les Nations Unis ont voté une résolution affirmant que la destruction du patrimoine peut être assimilée à un crime de guerre.
En savoir plus :
L’Epopée de Gilgamesh, l’un des textes les plus anciens de l’humanité
