Cet écrivain est né au Japon, à Sakata en 1951.

Ne supportant pas la vie au Japon, en particulier le culte de l’empereur et la hiérarchisation excessive de la société, il décide dès l’âge de 18 ans de consacrer son temps à l’apprentissage du français qui lui paraît être la langue de la liberté et de la culture.

Grâce à sa réussite à un concours pour étudiants, il part étudier en France, à la faculté de Montpellier où enseigne un professeur d’une excellente réputation Jacques Proust.

Au bout de trois ans, il rentre au Japon et en 1979, de retour en France, il étudie à l’Ecole normale supérieure de Paris.

Ensuite, il épouse une Française et il enseigne à Tokyo dans plusieurs universités de 1983 à 2017.

Il a écrit plusieurs essais en japonais et huit livres en français :

Une langue venue d’ailleurs               2011

Mélodie, chronique d’une passion    2013

Petit éloge de l’errance                        2014

Un amour de Mille-Ans                       2017

Dans les eaux profondes                     2018

Âme brisée                                            2019

Reine de cœur                                      2022

Suite inoubliable                                  2023

Il a contribué également en 2018 à un ouvrage collectif intitulé Armistice dans un article remarquable sur la première guerre mondiale.

Sous ce titre un peu énigmatique, cet écrivain japonais fait paraître en 2017 un roman fortement autobiographique où se mêlent son amour de la langue française qu’il écrit et parle à la perfection et de la musique classique qu’il commente en mélomane averti.

Loin d’être linéaire, la narration oscille entre le passé et le présent, en particulier entre des souvenirs de trente ans et la vie quotidienne dans les années 2010.

Venu du Japon à Paris en 1973 pour étudier la littérature française, le narrateur est subjugué lors d’une représentation à l’Opéra Garnier des Noces de Figaro, par la cantatrice qui interprète Suzanne, la camériste de la Comtesse Almaviva.

Mozart : Les Noces de Figaro, duo Comtesse & Suzanne (Skerath/Deshayes/Palloc) (youtube.com)

La cantatrice Clémence et l’étudiant Sen-nen s’écrivent, se parlent, se rapprochent, puis se séparent. Entre temps, le narrateur s’éprend au cours d’un stage de chant d’une étudiante française : Mathilde.

Ils s’installent à Tokyo où ils se marient et vivent heureux, puis, plus tard, à un âge avancé, ils s’installent à Paris ; la maladie (sans doute cardiaque) de Mathilde semble approfondir encore leur tendresse mutuelle. Ils mènent une existence calme, faite de promenades, de lectures, d’écoutes musicales.

Un jour, Sen-nen reçoit un message de Clémence, la cantatrice qu’il avait tant admirée dans sa jeunesse…

Ce roman touche le lecteur par sa grande délicatesse de sentiments pour les êtres humains et pour les chiens (d’ailleurs, Akira Mizubayashi a consacré en 2013 un roman bouleversant à sa chienne Mélodie).

Le récit enchante par l’amour dont il témoigne pour la langue et la littérature françaises et surtout pour l’art lyrique. On peut considérer Les Noces de Figaro de Mozart comme le personnage essentiel du roman, si l’on peut dire ; cet opéra relie Sen-nen à la fois à Clémence et à Mathilde dont il améliore la santé par son énergie musicale.

Ouverture des Noces de Figaro – Mozart (youtube.com)

Le narrateur, habitué à la forte hiérarchie qui régit la société japonaise, apprécie l’esprit de liberté et d’égalité sociales que recherchaient les écrivains français des Lumières et qui apparaît dans les chœurs de cet opéra où se mêlent les voix des maîtres et des serviteurs.

On apprécie la franchise et même la pureté de ce narrateur, sa persévérance, son enthousiasme, qui font de lui un être rare et charmant.

Les lettres de Sen-nen à Clémence, à sa fille, ainsi que ses rêves racontés en détail, les références à certains films, donnent encore davantage de profondeur à cet  « amour de Mille-Ans », titre qui peut avoir  bien des significations…

Malgré quelques passages mélancoliques et certaines scènes douloureuses, l’atmosphère du roman est plutôt sereine et l’amour y apparaît plus fort que la mort.

« J’ai envie de te dire un mot que tu ne comprendras pas.

Ah oui ? Lequel ?

Okaerinasaï… C’est un mot japonais qu’on dit à quelqu’un qui rentre à la maison après une journée de travail, après un voyage plus ou moins long : une expression de salutation convenue comme bonjour ou au revoir, mais qui renvoie à un vrai sentiment de soulagement ou de joie éprouvée lors du retour de quelqu’un à la maison. Tu comprends ?

Comment le traduirais- tu en français ?

Te voilà bien rentrée enfin, quel bonheur »…

« Le troisième acte comportait plusieurs scènes que Sen-nen chérissait tout particulièrement. Et il fut enchanté comme la veille. Il admira Suzanne dans son duo avec Almaviva, qui montrait toute sa supériorité dans la connaissance du cœur et du corps. Le sextuor, qui célèbre la formation simultanée de deux couples en mettant au jour le mystère de la naissance de Figaro, le transporta : il se réjouit, là encore, que la voix transparente de Suzanne se hissât, s’envolât dans le ciel des accords musicaux, nettement au- dessus des autres, comme pour indiquer sa place centrale dans l’univers des Noces. Il fut émerveillé aussi par la scène de la dictée, unissant Suzanne et la Comtesse dans la composition d’un billet d’invitation à adresser au seigneur libertin. Il se rendit compte que les deux femmes socialement et culturellement éloignées l’une de l’autre étaient réellement traitées sur un plan d’égalité et que le sublime jeu d’écho entre les deux voix était, entre autres, le dispositif destiné à rendre sensible l’effacement des différences de rang. Il fut ainsi ébahi par la manière mozartienne de faire connaître à sa camériste, en l’espace de quelques minutes, une ascension sociale fulgurante. »

« Je suis tenté de penser que la musique mozartienne telle qu’elle éclate dans ce finale témoigne d’un état de civilisation où s’affirme, au- delà du rituel des hiérarchies, l’aspiration à la discussion permanente entre les gens. Pour moi qui viens d’un monde toujours fortement hiérarchisé, la pluralité des thèmes et des voix qui se développent dans le discours musical m’apparaît comme l’indice révélateur d’un foisonnement de paroles libres. On oublie parfois que Mozart était un homme des Lumières. Il l’était surtout, je crois, par son souci de prêter une attention scrupuleuse à chacune des voix, jusqu’ à celle d’une camériste… »

« Il s’esquissa alors sur le visage de la femme un sourire discret comme une fleur de prunier. Sen-nen ouvrit la porte. Mathilde fit quelques pas, suivie de Blanca. Le couple prit l’ascenseur, tandis que la chienne dévalait l’escalier à toute allure. Lorsque Sen-nen et Mathilde eurent fini de descendre les quatre étages et que Sen-nen ouvrit la porte de l’ascenseur, Blanca les attendait là, assise dans la posture d’un renard de pierre qui, au bout de l’allée centrale d’un temple shintoïste, surveille la zone d’accès au sanctuaire principal. Sen-nen prit le bras de sa femme pour l’aider à descendre les trois petites marches qui conduisaient à la porte en verre du hall d’entrée. Ils avancèrent ensuite dans la pénombre du hall et arrivèrent enfin devant la grande porte en bois massif de l’immeuble. Sen-nen la tira de tout son poids…Alors, un large et éclatant rayon de soleil chassa d’un coup l’obscurité régnante comme dans un tableau d’Edward Hopper.

Blanca sauta dans la lumière. »