Audacieux premier roman d’une autrice de 21 ans retraçant le parcours d’une enfant différente de l’enfance à l’âge adulte.

Isor n’entre dans aucune case. Après un parcours désespérant et vain entre hôpitaux et experts perplexes et impuissants, ses parents décident d’abandonner cet inutile combat et de construire autour d’Isor un nid parental qui la protégera d’un monde hostile. Un choix à payer au prix fort dans une société qui refuse la différence et laisse pour compte ceux qui ne s’y intègrent pas.

Le roman, construit en trois parties distinctes de formes narratives différentes, retrace le vécu des parents aimants mais dépassés par cette enfant mutique et singulière aux colères éruptives et imprévisibles.

La vie s’organise autour du trio jusqu’au jour où les parents sont amenés à confier Isor à un voisin septuagénaire et inconnu pour quelques heures. Le coup de foudre est réciproque entre ces deux êtres à la marge qui s’apprivoisent et vivent un attachement passionné. Isor s’apaise et découvre un autre univers. Un rebondissement imprévu lui fera prendre son envol et achever son éclosion dans un monde qu’elle prendra à bras le corps pour enfin y trouver sa place.

Un roman qui allie réalisme – exactitude des descriptions comportementales, du désarroi des parents face au monde qui les condamne et à une enfant qu’ils aiment sans espoir – et une atmosphère d’une poésie folle et singulière qui relève du conte. La troisième partie est inventive, pleine de sève et d’élan, portée par l’éclosion douloureuse mais irrésistible d’une âme qui se cherche et finit par devenir ce qu’elle est.

On pourra reprocher des invraisemblances à cette partie, notamment dans le virage radical d’Isor qui n’a jamais rien appris ni voulu apprendre, mais qui sait ce qui mûrit, ce qui s’acquiert en silence dans une solitude secrète et protégée ? On devine en filigrane le travail d’écriture dans le choix du vocabulaire qui peut donner un sentiment d’artificialité mais tellement sensible et suggestif. Et ne suffit-il pas de se laisser embarquer dans l’atmosphère délicate du conte et de la liberté qu’il implique ?

Une autrice d’une inventivité et d’une maturité étonnante. A suivre.

Diagnostiquée précoce à l’âge de six ans, elle obtient un baccalauréat en filière scientifique. Elle entreprend ensuite des études de littérature médiévale à la Sorbonne. Elle écrit depuis l’âge de 14 ans.

Du fait de son parcours, elle se dit intéressée par les problématiques de neurodiversité et de l’hypersensibilité.

Elle publie son premier roman, « La Colère et l’Envie » à l’âge de 21 ans. Lors de la rentrée littéraire 2023, son roman, publié aux éditions Héloïse d’Ormesson, est très remarqué et se classe, dès sa parution, parmi les meilleures ventes.

Consacré au silence et à l’éveil d’une voix, il est sélectionné pour le Prix littéraire « Le Monde », le Prix Femina et reçoit le Prix Méduse 2023 puis le Prix littéraire de la vocation 2023.

Alice Renard s’apprête aujourd’hui à expérimenter un nouveau mode de vie dans un petit village des Pyrénées. Babelio

CITATIONS

  • – L’amour a sa grammaire. Et comme toutes les langues, sans la pratiquer on la perd. Au fil des mois, j’ai réappris l’Absence, l’Attente, le Comblement, la Dépendance, la Fête et la Rêverie, le Ravissement, le Rendez-vous, la Solitude et le souvenir. Tout un abécédaire que je potasse studieusement. J’aime être cet écolier des sentiments. Dis, dis mon Isor, reviendras-tu demain après-midi ? Lucien
  • – Vous que je porte en mon profond, ici les nuits sont douces comme le lait. Isor
  • – Ma père, mon mère,
    • Suis en éclosion . Me sens pleine de bourgeons qui s’entrelèvrent. Me semble être un arbre fruitier que les fleurs commencent à donner des trésors. Je porte toutes les promesses de la terre à bout de mes bras. Je m’avance tel un jardin, tel un côteau, à la rencontre du printemps. Je cours. Je vais mûrir, je vais me rouler dans ces fleurs pour la vendange. Oh, quelle saison ! Isor

 Alice Renard : « Pour moi, écrire c’est véritablement un exercice d’empathie » (radiofrance.fr)

Alice Renard – La benjamine de la rentrée littéraire – YouTube

Mère: Mon poussin, ma toute petite, moi qui t’ai formée au rythme des secrets de mon ventre, je t’ai vue finalement grandir. En dépit de tout. De toutes ces choses incompréhensibles et qui t’étaient contraires.

Père: Je n’étais pas fait pour être le père d’une telle enfant. Aujourd’hui, bientôt, d’ici peu, ce ne sera plus tout à fait une enfant. Elle a grandi. Mais moi je ne serai toujours pas fait pour être son père.

Mère: Je pétris la pâte à gâteau, et je pense à toi. Tes visages butés et candides, à tous tes âges, se superposent et m’absorbent. Je suis heureuse. Je sais que tu es là, en ce moment, à quelques mètres derrière mon dos, sur le canapé vert du salon, à regarder la lumière, les paupières mi-closes. Et cette image est comme la photo de couverture de tous mes souvenirs, que je feuillette à présent.

Père: Elle a toujours été frappée d’une forme de débilité, sur laquelle jamais personne n’osa réellement poser de nom. Comprendra-t-elle seulement que nous nous réjouissons aujourd’hui, pour son anniversaire ? Nous qui l’avons portée à bout de sacrifices…

Mère: Moi, ta mère, je le sais : quand tes yeux transpercent, quand ton regard nous file entre les doigts, c’est que tu comprends des choses que nous ne comprendrons jamais.

Père: La comprendras-tu seulement, notre joie simple de ce jour ? Dis, sauras-tu seulement la partager ? Presque toutes les nuits, je rêve que Maude est de nouveau enceinte. Et je me réveille en sueur. Parce qu’au moment où je vais poser la main sur son ventre, c’est encore et toujours tes yeux, Isor, que je crois apercevoir à travers la paroi de sa peau. Tes yeux, Isor, qui ont certes la couleur des miens, mais qui n’ont pas leur regard. Non, ce regard, assurément, n’est pas à moi. Où suis-je passé en toi ? Où ?

Mère: Dans tes tresses, au soir des jours de printemps, on retrouve toujours des choses inattendues. Quand tu as passé de longues heures dehors, et que tu reviens, que tu t’assois sur le petit tabouret de notre chambre pour que je te brosse, quand mes doigts défont les tresses faites par eux le matin, il y a toujours, entre les mèches, de petits trésors. Du pollen, des pétales de pissenlit, des bouts d’écorce, des brins d’herbe, et même quelquefois un petit perce-oreille. Dis-moi, ma petite fille, comment fais-tu pour récolter tout cela ? Pourquoi ces choses s’attachent-elles ainsi à toi, quand tu vagabondes ? C’est au cœur même des boucles qu’on les retrouve, enfoncées entre tes cheveux noirs. Au début, j’avais peur. Maintenant j’en rigole, et je te montre ces trouvailles pour que tu répondes à mes rires. Toi, toujours, tu me rends un sourire, comme si tout cela était naturel, et parfois même tu rougis, comme si, par là, tu voulais me donner à voir un bout de ton intimité, pourtant si difficile à atteindre.

Père: Ses larmes surtout me font peur et me sont étrangères. Impossible de se reconnaître, ni pour moi ni pour personne, dans ces larmes-là. Quelquefois, on croirait des larmes acides, ou la résine d’un feu. Elles coulent sur son visage avec une telle souffrance, et pour des causes tellement inexpliquées ou absurdes, que toute consolation paraît d’avance inutile. On ne peut parler de caprice. On a presque envie de parler de deuil. C’est dans les larmes que l’on pressent la douleur qui doit être la sienne. Une douleur indescriptible, au-delà de tout. Pas au-delà en intensité, non. Simplement, elle prend place hors de là où gisent les douleurs ordinaires. Celle-ci se situe plus loin, plus profond, sur une autre couche, proprement indéracinable. À côté de toute vraisemblance. Vissée à son être par des vis de fer.

Mère: Dès qu’elle s’aperçoit qu’elle a laissé voir sa plaie, elle se rétracte, avec une pudeur farouche, et, par un miracle de sa constitution, aussitôt elle devient joyeuse, d’une joie sincère et éclatante. Une joie qui débute par une sorte d’excuse de s’être laissé voir, et qui finit en une réelle hilarité d’enfant.

Père: Ou bien, tout à l’inverse, elle pleure à torrent, toujours sans qu’il n’y ait rien à faire pour la calmer. En réalité, dans ces moments-là, elle semble presque soulagée – elle semble profiter à fond de cette métamorphose de la douleur en tristesse, et, dans la peine comme dans la joie, elle se livre entièrement à son émotion, jusqu’à en être tout à fait vidée.

Mère: Parfois, elle ne le sait pas, mais je la regarde danser. Elle danse seule, et sans musique. Elle se lève et elle pousse tout le bric-à-brac du grand tapis de sa chambre. Elle tasse tous ses trésors dans les coins, avec ce qu’on pourrait prendre pour de la négligence, mais qui n’en est pas. Et puis ses petits pieds se mettent à marteler le sol avec une grâce inexpliquée. C’est là que je m’approche pour regarder.

Père: D’ordinaire, Isor, à ses treize ans encore, a des gestes qu’on dirait gauches, ou mal assurés. Elle n’a pas de méthode pour saisir les objets – cuillère, savon, stylo, écharpe – et elle fait tout à sa manière, renouvelant chaque fois selon son désir un stock de mouvements inépuisables. Normalement, ce genre de geste est univoque, appris par cœur sur les autres. Mais pour cela – comme pour le reste – Isor n’apprend pas. Elle reste, elle veut rester fermement dans son idée propre du mouvement, un mouvement sans morale et sans passé, qui se moque éperdument des millénaires de civilisation qui l’ont précédée. Elle n’adopte ni les gestes de son âge, ni les gestes de son sexe, se fichant bien de ce qui est convenable comme de ce qui est utile.

Mère: Lorsqu’elle danse, un rythme entre en elle, qui ne la quitte plus. Chaque mouvement est à sa juste place, dans une harmonie subjuguante. Ce n’est ni une valse, ni un tango, ni du jazz, ni un fox-trot. C’est tout son corps qui devient la musique qu’elle a dans la tête. Et quelle musique ce doit être… Presque inaudible. C’est comme tous les rythmes africains à la fois, battus sur tous les tambours du monde, qui la déchirent en tous sens selon une arithmétique indéniable, mais terrible. Chaque membre vibre, avec tantôt une énergie distincte, tantôt un même élan. C’est comme les huit bras des pieuvres : chacun son cerveau mais coordonnés certaines fois par la tête, quand une même nécessité les rassemble. Tout peut changer d’une seconde à l’autre, et deux minutes consécutives ne se ressemblent jamais. Mais, à force de la regarder faire, j’ai fini par percevoir que chaque danse tend irrésistiblement vers un bercement. Aucune ne dure plus d’une heure. Et déjà, toujours, à mi-chemin, quelque chose commence à poindre. C’est une couleur qui monte à l’horizon, qui enfle avec douceur. Les gestes deviennent fluides, comme récités : la danse est alors pratiquement une prière, qu’elle aurait eu en elle depuis longtemps, qu’elle aurait eu le temps de méditer, de mâcher, et qui finit par sortir. Le tout se termine en une régularité lancinante et majestueuse, comme si elle avait dansé sur de la musique classique. Puis son petit corps s’arrête de bouger et s’allonge sur le tapis, immobile, le sourire aux lèvres.

Père: Isor a toujours refusé d’apprendre. D’aussi loin que nous en avons le souvenir. Elle n’a pas voulu apprendre à parler. Elle n’a pas voulu apprendre nos noms. Jamais, nous souriant depuis son berceau comme les autres enfants, elle ne s’est écriée tout en joie « Papa ! » ou « Maman ! ». Jamais un mot, aussi petit soit-il, qui ait du sens, ou qui nous soit adressé. Elle a refusé d’apprendre à manger autrement qu’avec les mains, elle a refusé d’apprendre le dessin, la musique, l’équitation ou quoi que ce soit d’autre. Jamais nous n’avons songé pouvoir l’envoyer à l’école (et les médecins étaient bien forcés d’être du même avis). Quand, à ses quatre ans, nous avons entrepris de lui donner quelques leçons à la maison, sitôt qu’on lui a mis un cahier sur la table basse et un stylo dans la main, faisant le geste à côté d’elle de tracer son prénom, soit elle éclatait de rire (un rire souverain semblant nous dire « Tout ceci est parfaitement ridicule »), soit elle entrait dans une colère noire comme l’orage qui mettait des heures à retomber, soit encore elle se levait et partait comme si rien n’était arrivé ou qu’elle n’avait pas même compris ce que nous attendions d’elle. Alors, à son âge, à ses treize ans, que sait-elle ? Rien qui vaille. Elle ne sait pas que la Terre est ronde, elle ne sait pas ce qu’est un adjectif, elle ne sait pas comment on compte les heures, elle ne sait pas ce que c’est qu’un père ni que la génétique, normalement, nous rassemble. Souvent j’y pense, et je me demande comment elle fait pour vivre sans rien. Dans un monde qui doit lui sembler tellement aléatoire ou absurde. Moi, j’étais persuadé que c’était cela qui la mettait en colère, de ne rien comprendre… Mais elle ne fait aucun effort pour saisir quoi que ce soit.

Mère: Camillio pense qu’Isor est idiote. Les médecins en leur temps ont pensé qu’elle était infirme. Moi, je pense qu’elle comprend l’essentiel, et l’essentiel seulement, et qu’elle ne veut pas, surtout pas s’embarrasser du reste. Je sais qu’elle affronte quelque chose, d’extrêmement fort, que nous, nous ne voyons pas. Cela, cet invisible, cet irrationnel, elle le regarde droit dans les yeux, avec ses iris bleus comme la joie. Je suis persuadée que c’est cela qui l’épuise, que c’est à cela précisément qu’elle dépense toute son énergie, au point de n’en vouloir perdre un gramme pour autre chose. De toute façon, nous en sommes tous réduits aux hypothèses – c’est cela qu’Isor suscite en nous, des hypothèses –, et voilà donc la mienne. Et à Camillio qui me demande sans cesse en quoi elle peut bien être sa fille, je réponds : « Elle a ton courage. Elle a ton intransigeance. »

Père: Quand, chaque matin, pour mon travail, je me suspends dans le vide, glissant le long des tours de verre, je réalise le même acte de courage. Je me suspends dans le rien, avec mon seul reflet en vis-à-vis, mon corps harnaché au milieu du ciel, et je me dis que, si je sais faire cela, alors je serai peut-être capable d’affronter ma fille.

Mère: Je sais qu’Isor se souvient, je sais qu’elle avance quelque part. Dans son désordre, dans sa colère, dans sa panique même, elle avance. Je le sais.