Thème « le vêtement et l’apparence » , par Cécilia Duplessis

Ma chère sœur,
Nous avons traversé de nombreuses années toutes les deux, côte à côte, isolées chacune dans notre famille. Qu’est-ce qui nous a poussés à s’autoproclamer sœurs ? La similitude de nos vies sûrement. Et notre proximité. Là-dessus, je crois qu’on peut remercier nos parents d’avoir été amis.
A chaque fois qu’on se voit, on se refile des sacs de tissus cousus à faire revivre. Trop grandes pour toi, trop petites pour moi… On a toujours fait ça. Moi l’aînée, ma mère refilait un sac de vêtements trop petits à la tienne. De mon côté, j’avais aussi reçu un sac de la voisine plus âgée que moi. Et ça tournait, ça valsait ! Je me souviens encore du tee-shirt Charlie Chaplin. Trop grand au départ, j’en ai fait une chemise de nuit. Plus le temps passait, plus il s’adoucissait. C’était mon tee-shirt fétiche. Avec lui, pas de question. J’étais prête à tout. Drague, sport, exam, sortie. Parée pour l’aventure de la vie.

Mais tu sais bien où je vais en venir : LE jean. Ah, ce jean ! Il en aura vécu des aventures sur nos deux culs ! Il était tout simplement idéal : d’un bleu heavy used, sans élasthanne, il tombait sur mes hanches nouvelles et laissait ma taille libre. Il était doux, usé à souhait. Quand je le portais, j’étais parfaite. Tout était parfait : je n’avais ni froid ni chaud, j’me sentais belle, discrètement, simplement.
Il s’est usé, s’est troué, aux genoux, aux fesses. Je lui ai cousu des pansements de liberty. J’ai toujours aimé les tissus à petites fleurs, pour leur gaîté, leur légèreté, leur douceur : en somme tout ce que j’avais besoin de protéger avec mon armure seconde-peau.
Quand je te l’ai légué, j’ai vu ton visage rayonner : tu recevais le graal tant adoré de loin, l’objet qui rendait extraordinaire et invincible ; le bouclier ultime, la mode intemporelle, un peu de ta sœur idéalisée.
[…]
Ce que j’aimais le plus dans tout cet attirail, c’est que ça s’abîmait, ça prenait de la patine. C’était encore plus beau avec l’effet vieilli, les franges en bas du jean, les craquelures sur les godasses. C’était le signe qu’on pouvait s’approprier la matière pour de bon. On dégainait peinture et stylos et on bariolait tout ça des symboles qui nous portaient, des valeurs qu’on défendait, des groupes de rock qui nous enivraient de leurs riffs. Le seul truc dont j’étais sûre, c’est que le monde avait besoin d’amour, et que les cœurs c’était gnangnan. Y’avait que les fleurs pour nous sortir de l’impasse : faciles à dessiner, toutes couleurs autorisées, j’craignais rien à revendiquer mon amour pour la nature sous ma cuirasse de bluejean et ma F2.
Finalement, je me rends compte que j’ai réussi à faire transparaître qui j’étais sous mes couches de tissus. Mes vêtements c’était plus qu’une couverture, c’était la une du magazine de ma vie.
Cécilia Duplessis
